Mardi 1 mai 2007 2 01 /05 /Mai /2007 01:14
"Le noble art"

Par Ostro


        Le noble art. Une discipline de prolo. Un sport de crève la dalle, de « nique ta mère » une pratique de « crève la société ». Aujourd’hui en Picardie, même si les boxeurs sont un peu plus basanés et un peu plus assagis que les anciens, dans la pratique peu de choses ont changé. Le coton des cordes à sauter s’est mué en nylon, le sac est toujours gonflé d’orgueil prêt à te vomir son sable à la gueule quand tu l‘auras trop malmené. Ces cerbères du ring ont des choses à dire mais d'ordinaire peu loquaces, cela sort dans l‘effort. Quand tu vois l’acharnement de certains sur les sacs, tu te dis qu’ils sont pas devenu boxeur pour rien. A chaque fois que le sac se fait tailler, c'est le boxeur qui s’exprime. Un franc soliloque. La ring c’est le terrain de prédilection des frustrés. La frustration un moteur. Il n’y a pas de honte à cela, c'est dans l'ordre des choses.

        Tout comme les courses de chevaux ou le football viennent agrémenter la vie du peuple, la boxe est là pour divertir. Il en a toujours été ainsi. Dans la continuité de l’art de vivre romain. Je veux parler des spectacles des gladiateurs. Ceux qui ont répondu présent veulent du spectacle, le « show-time » ou l’affrontement fera passer Ben Hure pour un enfant de cœur. Ils en veulent pour leur argent. Alors que l’autre en face fasse des crécelles avec sa mâchoire ou de la poudre à récurer avec ses arcades, quand ce n'est pas le groin limé, ça ne pose aucun problème, au contraire cela rajoute à leur plaisir. Inutile de dire que le spectateur ignore souvent tout de ce que le boxeur endure. Des profanes. On peut pas leur en vouloir, ils viennent prendre leur réconfort en regardant les autres se l‘enlever. Cela en a toujours été ainsi, et il n’y a pas de raison que ça change.

        On fraternise avec les gants. Fraterniser avec les poings, c’est tout de suite moins élégant. La boxe, une histoire d’hormones avant tout. Une histoire d’amour pour certain, ou on aime le travail bien fait, les coups millimétrés qui feront mouche. Le direct qui sonne, le crochet qui assombrit et l’uppercut qui assassine et t‘expédie au tapis en paiement de ta mauvaise garde, avant le réveil entre 4 cordes, à te faire oublier celui qui succède à la Saint-Sylvestre ! On s’exprime à travers les coups que l‘on distribuent, mais il n’y a aucun mal à cela, puisque ceci est consenti et se fait entre animaux responsables. De fierté mal placée en colère mal rentrée, on exorcise sa vie de merde comme on peut. Il y a aussi ceux qui sont là pour apprendre l‘humilité, ou pour pratiquer la « boxe club med' » pour reprendre les mots du coach.

        Rentrons dans le vif du sujet. Soyons honnête la boxe c’est assez inhumain. Mais quand tu passes entre les cordes pour aller te frotter à l’autre, il n’est plus question de faire marche arrière. Là il faut avancer. Tu as mal, les coups pleuvent, tu encaisses, et tu ne cesse d‘avancer. Tu as mal et tu te jettes dans la gueule du loup. Plus ça tape dur et plus tu avances. Le ring tient tête à la logique.

        Petit, le genre trapu qui me vaut parmi mes proches le titre de « sanglier », mon p'tit nom . A la salle ils m'ont baptisé autrement « l'indien ». Un clin d'oeil au vilain Indien de Tom Sauier. J'ai pas choisi, mais j'accepte. De mon point de vu j'incarne « l'homo Sus Scrofa », l'homme sanglier, avec ce côté buté qui caractérise les âmes rigides. Je suis pas vraiment joyeux de monter au front. Je le fais, par ce qui si c’est pas moi, c'est l’autre qui viendra me mordre et que je ne suis pas là pour me tourner les gants. Le sanglier disais-je donc, un noble animal pour un noble sport. C'est mon aspiration. Mon ptite ambition simplette qui s'accorde avec mon petit souffle. Le sanglier, il ne se débine pas devant le cavalier qui vient appuyer sa lance dans son flan. Sauf que toi tu meurs pas. Ou alors ton cerveau il était déjà d’occas’. Une taille modeste, illustre d'avantage encore les incohérences du combat ; face à un grand tu avances. En fait, c’est une histoire d’allonge. Tu saignes, tu as mal, chaque coup te rappel que tu es vivant. Et puis, soudainement, si ta le malheur de ne pas le voir arriver, un coup plus franc que les autres te plonge sous une cloche. Tu engages le mode survie.

        Avec moi c'est « donnant donnant ». Je suis pas généreux pas nature. Mais la réciprocité sur le ring plus qu’ailleurs il n’y a que ça de vrai. Je vais déguster et toi aussi. C ‘est tout ce qui compte, que tu es mal autant que moi. Surement mon côté altruiste. Une communion dans la douleur, sous la bénédiction du coach, au regard avisé, qui ne manquera pas de te rappeler à l‘ordre si tu déconnes avec ta garde avant que se soit ton adversaire qui te le rappel. Mais il m’arrive aussi de renoncer à cet excès d‘humanisme, par ce que les caresses ça fini par lasser, comme avec les femmes, celles la même qui ne comprennent rien aux hommes. Quoi que renoncer à la douceur des femmes me paraisse encore plus inhumain.


        Les jeunes ils explosent, comme des volcans. Mais quand le magma se fait rare, c'est là ou tu tapes et que tu leur fait payer leur impulsivité. L’arrogance d’un morveux, ça se paye en débit différé ! Tandis que l‘orage s‘éloigne, tu les foudroie. Il faut voir là encore une marque de fraternité. Bien que certain n’arrive toujours pas à dissocier le respect, de la volonté de domination. Je suis pas un boxeur né. Et malgré le talent, ah non je m’enflamme là, malgré les « qualités sportives » dès que je fais face à un plus énervé que moi, je deviens mauvais. Pas mauvais méchant comme il le faudrait, hélas, mais passable comme le cancre prit au dépourvu au tableau. Je me laisse submerger par l’émotion. Je suis pas fier. Je fais ce que je peux. Je m'améliore.

        Parfois on se régale en regardant danser les pros, virevolter d'un appui à l'autre, comme animé par je ne sais quelle transe. De vrais ballerines des cordes. C’est sur je n’ai pas leur élégance. Mais je suis pas un éléphant, le sanglier est moins balourd dans sa démarche.

        La défaite, t’y prend jamais vraiment goût, mais elle te transcende, alors qu’une victoire te rend fainéant, et peux t’anéantir si tu n‘y ai pas préparé. J‘ai pas oublié un certain James Buster Douglas celui qui a fait tomber « Iron Mike ». Les spécialistes en la matière analyse bien cette réussite éphémère. Buster Douglas s’était préparé à devenir champion du monde, mais pas à l'après victoire. Il nétait pas préparé à défendre son titre ainsi tout juste acquis. Ils ont sûrement raison. C'est mon avis aussi.

        Ma cloison nasale, parlons en de ma cloison nasale. Pas vraiment un boulevard Haussmann. On n’y circule pas comme au défilé du 14 juillet. Une gouttière froissée par la tempête. Le club recrute. Du coup j’ai un souffle de minier phtisique. Alors, pour compenser, il n’existe aucun secret, tu troques tes gants pour des chaussures de running et tu va titiller le macadam.

        Je crois que je suis devenu immature. Trop sage pour mettre les gants ? Ou trop vieux ? L’immaturité en boxe, c’est quand tu comprends que tu brûles ton capital neurones, et que les hématomes ça rapportent moins que le misérable taux d’épargne à 1,5%. Que reste t-il de la noblesse quand ton médecin t’annonce une démence pugilistique ? Non. Faut vraiment avoir une case en moins, ou être animé par l’énergie du désespoir pour être boxeur ou une soif de reconnaissance sans commune mesure. Quand on boxe, on doit pas se poser de question. Voilà la mentalité du champion. Il pense pas, il fait. Il pense pas, il boxe. Alors qu‘avec les théories, on développe la mentalité du perdant. Quand il m’arrive d’être un peu lâche, en esquivant plus qu’en donnant les coups, je me dis que j’y gagne ailleurs.

        Si c’était un sport de prolo, ce n'est pas pour rien. La pauvreté, la pire des famines ! Le cœur s’emballe, les pupilles s’ouvrent comme celle d’un fauve de cirque auquel on jette sa carcasse. C'est sûrement ça un boxeur né. Mais les champions, c’est pas seulement une affaire de rage, ou de talent. C'est d'abord du travail. Des heures passées à endurer la brûlure, l’accumulation d’acide lactique à t’en carboniser les muscles, comme un tournedos qu‘on aurait oublié sur le feu. Ce sont les marathoniens du poing. Si tu cours après les progrès, il faut baiser moins, ça rend plus perspicace. Pour certain ça affûte carrément. L’abstinence comme moyen de réveiller le feu, cela n'a rien du mythe. Je le recommande. La femme du boxeur. (Je sens déjà que les profanes sont déjà plus attentifs.) La femme du boxeur donc. Un peu de miel dans un yaourt minceur. La femme du boxeur, son garde fou ou son… point faible. On ne choisit pas. La femme du boxeur, elle s’en prend plein la gueule. Mais ça se voit pas autant que celui de son compagnon. Elle est discrète et légère. Ce sont aussi des qualités de boxeur poids plume. C'est sur je préfère les rounds nuptiales ; je suis déjà plus vaillant…

Publié dans : T E X T E S D U G R O I N
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